
Catherine Pfeifer dirige, au sein du Département des systèmes agroalimentaires de l’Institut de recherche en agriculture biologique, un groupe de recherche qui s’occupe de la modélisation environnementale du système alimentaire. Les rechercheur*e*s essayent de comprendre comment produire suffisamment d’aliments sains tout en respectant les limites écologiques de notre planète, tout ceci dans un contexte de changement climatique.
Catherine Pfeifer, vous dirigez le projet PATHWAYS, de quoi s’agit-il ?
Le projet PATHWAYS est un projet financé par la Commission européenne qui examine les différentes trajectoires à suivre pour parvenir à un élevage durable en Europe. En envisageant différents avenirs impliquant les agriculteurs, l’industrie, les décideurs politiques et les scientifiques, nous cherchons à comprendre les compromis et les synergies impliqués. Par exemple, l’amélioration du bien-être des animaux peut avoir un impact sur la productivité, tandis que l’augmentation de la longévité des vaches nécessite un marché correspondant pour le surplus de viande. Grâce à cette exploration, nous nous efforçons de développer des solutions globales qui équilibrent les aspects environnementaux, sociaux et économiques afin de garantir un secteur de l’élevage plus durable et prospère pour l’avenir.
Comment l’agriculture peut-elle jouer un rôle actif dans la lutte contre le changement climatique ?
Les agriculteurs jouent un rôle crucial dans la lutte contre le changement climatique et peuvent contribuer activement à un avenir durable. En adoptant des pratiques durables, ils peuvent avoir un impact significatif. Les pratiques agricoles dites de carbone peuvent améliorer la séquestration du carbone par la formation d’humus, grâce à des pratiques telles que le labour de conservation, les cultures de couverture, le compostage ou l’application de biochar. L’agroforesterie contribue également à fixer davantage de carbone. Si ces pratiques contribuent à atténuer l’impact sur le climat, lorsqu’elles sont bien mises en œuvre, elles augmentent également la résilience des fermes, grâce à l’amélioration de la capacité de rétention de l’eau ou à la disponibilité de la biomasse des arbres en cas de sécheresse. Les agriculteurs peuvent également adopter des sources d’énergie renouvelables, ce qui contribue à réduire l’utilisation des combustibles fossiles.
Cependant, pour parvenir à un avenir climatiquement neutre, il faudra inévitablement réduire le nombre total de têtes de bétail. En effet, le bétail, en particulier lorsqu’il est présent en grand nombre dans le monde entier, contribue de manière significative au changement climatique. Les ruminants, comme les bovins, libèrent du méthane pendant la digestion, un puissant gaz à effet de serre qui réchauffe la planète. Dans le monde entier, et dans toutes les industries, il y a un excès de méthane, que notre planète ne peut pas absorber naturellement. Ce phénomène accélère le réchauffement climatique.
L’élevage est profondément enraciné dans l’agriculture Demeter, est-ce viable ?
Le projet PATHWAYS met en évidence le fait qu’un avenir sans bétail n’est pas viable, malgré leur contribution au changement climatique. Le bétail joue divers rôles au-delà de la production alimentaire : il fournit du fumier organique essentiel pour l’agriculture biologique, recycle les déchets agricoles et alimentaires, contribue à la séquestration du carbone dans les prairies extensives et possède une valeur culturelle grâce à la relation symbiotique entre les hommes et les animaux. La reconnaissance de ces rôles importants peut nous aider à œuvrer en faveur d’un avenir durable qui concilie les avantages de l’élevage et nos objectifs en matière de climat. Le secteur de l’élevage n’a pas besoin de disparaître ; il nécessite au contraire des changements radicaux. L’élevage devrait être replacé au centre de notre société, en se concentrant sur ses fonctions essentielles. En particulier, le bétail joue un rôle crucial dans la boucler du cycle biochimique dans les exploitations agricoles, dans le système alimentaire et dans la bioéconomie. Au niveau de l’exploitation agricole, le bétail contribue à boucler le cycle des nutriments, en permettant aux agriculteurs de déplacer efficacement les nutriments sur leur exploitation en épandant du fumier ou en laissant les animaux paître. Dans le système alimentaire, le bétail peut être nourri de déchets agricoles ou alimentaires, ainsi que de biomasse que les humains ne peuvent pas consommer, comme l’herbe. En outre, le bétail peut contribuer à la production d’énergie lorsque son fumier est utilisé dans un biodigesteur, ce qui permet de réduire les émissions de méthane provenant du stockage du fumier. En adoptant ces changements, nous pourrons exploiter tout le potentiel du bétail tout en promouvant la durabilité et en minimisant l’impact sur l’environnement.
Le projet PATHWAYS collabore avec les producteurs de lait de foin de l’Allgäu, un groupe d’agriculteurs Demeter qui nourrissent leurs animaux au pâturage et accordent une grande importance au bien-être des animaux. Ces agriculteurs reconnaissent le rôle central des animaux dans les cycles de leurs exploitations. En tant que pionniers de la transformation radicale de l’agriculture, les agriculteurs Demeter sont à l’avant-garde, démontrant comment les animaux peuvent être intégrés de manière durable. Leurs pratiques sont un exemple précieux pour nous tous, car elles montrent qu’il est possible d’intégrer harmonieusement les animaux dans un système agricole durable tout en promouvant la gestion de l’environnement et le bien-être des animaux.
Quels sont les plus grands défis à relever ?
Le défi majeur de la transformation radicale nécessaire du système agroalimentaire est qu’aucun acteur ne peut à lui seul mettre en œuvre une solution simple. Si tous les animaux d’élevage d’Europe étaient nourris avec l’herbe disponible et les déchets agricoles ou alimentaires, comme c’est le cas dans la plupart des fermes Demeter, il n’y aurait pas assez de viande pour répondre à la demande. Cette transformation nécessite un effort collectif. Les consommateurs doivent comprendre que consommer moins de viande, mais de meilleure qualité, est bénéfique pour l’environnement et la santé. D’autres sources de protéines doivent être explorées. Tous les acteurs de la chaîne de valeur doivent promouvoir les bons produits et garantir des prix équitables aux agriculteurs. Les décideurs politiques doivent revoir les subventions afin d’encourager la production durable. Il n’est pas facile de réunir tout le monde, mais il est essentiel que les pionniers à tous les niveaux de la chaîne de valeur démontre qu’un autre avenir est possible. Le projet PATHWAYS vise à unir ces acteurs, en faisant de petits pas en avant pour parvenir à un secteur de l’élevage plus durable et plus équilibré, et nous sommes fiers de faciliter ce dialogue avec les agriculteurs Demeter.
Que puis-je faire en tant que consommateur* pour réduire mon empreinte ?
Les consommateur*trice*s disposant d’un pouvoir d’achat suffisant peuvent faire la différence en choisissant les bons produits à consommer. Évitez de vous laisser induire en erreur par les allégations de greenwashing émanant de l’industrie alimentaire. Pour votre santé et l’environnement, optez pour des aliments biologiques non transformés, diversifiés et produits localement. Bien que certains affirment que le bio n’est pas toujours le meilleur choix pour l’environnement, les produits bio et Demeter ont généralement de meilleures performances globales en matière de durabilité, malgré des émissions de CO2 potentiellement plus élevées par kg de produit. Pour réduire la pression sur le système alimentaire, il est important de réduire la consommation de produits d’origine animale. Si vous consommez quotidiennement des produits d’origine animale, envisagez d’en remplacer certains par des alternatives végétales riches en protéines, comme les légumineuses. Choisissez les produits d’origine animale avec discernement, en privilégiant le bœuf, les œufs, le poulet et le porc nourris à base d’herbe ou principalement par des déchets agricoles et alimentaires. En Suisse, la viande de bœuf et le lait biologique est presque entièrement nourrie à base d’herbe, mais il peut être difficile d’identifier les œufs ou le porc nourris avec des déchets agricoles et alimentaires. Dans la mesure du possible, achetez directement aux agriculteurs qui produisent ces produits, afin qu’ils reçoivent la marge à la place de l’industrie alimentaire. En soutenant les agriculteurs pionniers de cette manière, nous pouvons conduire une transformation du système alimentaire à partir de la base.
Si vous pouviez souhaiter une agriculture du futur, à quoi ressemblerait-elle ?
Dans le futur système agricole, les agriculteurs se défieront des contraintes d’un système alimentaire actuel qui exploite l’environnement, les êtres humains et les animaux pour produire des denrées alimentaires bon marché en surplus. Les pratiques agricoles fondées sur le carbone et la régénération des sols se généraliseront, favorisant ainsi la durabilité. La monoculture sera remplacée par des cultures mixtes, ce qui renforcera la biodiversité et la résilience. Les animaux d’élevage auront une présence plus naturelle à l’extérieur, même si leur nombre total sera réduit. Les moutons paîtront entre les vignes, les vaches entretiendront les prairies et les porcs aideront à labourer les terres cultivées. Les arbres seront utilisés pour nourrir les animaux pendant les périodes de sécheresse. Par rapport à aujourd’hui, nous aurons une bien meilleure intégration des cultures, du bétail et des arbres, ainsi qu’une bien meilleure gestion des prairies. Ce type d’agriculture demande beaucoup plus de travail qu’aujourd’hui. Les agriculteurs auront la liberté de d’adresser ce travail supérieur par des nouvelles technologies numériques, pour par la création de systèmes innovants pour impliquer les consommateurs dans le travail essentiel sur le terrain, connu sous le nom d’agriculture solidaire pour contrer le travail supplémentaire. Ce nouveau monde donnera aux agriculteurs les moyens de cultiver de manière durable, favorisant ainsi un avenir agricole équilibré et prospère.